Je suis Parisien, dans L’Humanité

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Voici la traduction française, publiée dans L’Humanité de mardi 17 novembre 2015. La traduction est de Thomas Lemahieu, journaliste de L’Huma.

«Je suis Parisien. » Ce n’est pas seulement un hashtag ou un slogan – nécessaire –, très dactylographié ces dernières heures, souvent prononcé à voix basse, comme samedi soir sur le campo Manin à Venise, lors de la veillée que les Vénitiens ont voulu dédier à Paris. Être Parisien, c’est avant tout une émotion qui te saisit, à peine tu y mets les pieds la première fois, quand tu y arrives à vingt ans peut-être, habité par les vers de Baudelaire et de Verlaine, les chansons de Brassens et de Ferré, c’est l’émotion d’une ville qui t’accueille, qui t’enveloppe, qui te prend par la main et t’invite à la connaître, à l’observer, à la vivre. Une émotion qui, les fois suivantes, devient un état d’âme quand tu commences à reconnaître les lieux, les odeurs, les sons. Quand tu apprends à t’orienter entre les quatorze lignes du métro, à te déplacer avec aise à l’instinct, quand tu commences à sentir Paris à l’intérieur de toi. Et alors, les fois d’après, cette émotion et cet état d’âme se transforment définitivement en un sentiment, évident et réciproque. C’est la ville elle-même qui te dit que, oui, maintenant, tu es vraiment parisien. C’est un sentiment difficile à éprouver ailleurs. C’est le caractère véritablement extraordinaire de Paris, ça : te faire sentir chez toi chaque fois que tu y reviens. C’est cette disposition toute parisienne qui conduit ses habitants à la traverser en permanence, à la vivre jusqu’au bout, leur ville. Et peu importe si leur ville est de naissance ou d’élection.

Paris était entièrement dehors, ils étaient tous en vadrouille vendredi soir, pour profiter de la tiédeur de cet automne et remplir les terrasses des bistrots, comme d’habitude. C’est ce sentiment profond et unique qui a fait que, oui, même après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, et malgré le relèvement en conséquence des niveaux de contrôles, les Parisiens ont continué à vivre normalement. Tant de fois on m’a demandé si, après les événements de janvier, on percevait dans l’air une certaine inquiétude, une certaine tension. Mais pas du tout. Tous les Parisiens que je connais, français ou pas, n’ont jamais manifesté la moindre préoccupation, je ne l’ai jamais perçue en me promenant dans la ville, dans le métro, au marché ou nulle part ailleurs. C’est la force de Paris. C’est cette dose de fatalisme qui, à nous, Italiens, est étrangère. C’est Diderot, pas Manzoni, qui a écrit Jacques le Fataliste. Et il n’y a aucun doute que « Liberté, Égalité, Fraternité » sont des concepts qu’ils ont, eux, gravés dans le cœur, et pas seulement aux frontons des écoles.

IMG_4526.JPGUne de mes amies italiennes vit à Paris depuis un peu plus d’un an. Samedi, au téléphone, elle m’a dit : « Aujourd’hui, j’ai eu confirmation que ma décision était juste. Je suis fière de l’avoir choisie comme ville où vivre, et après ce qui est arrivé vendredi – chose qui semblera incompréhensible seulement à ceux qui ne connaissent pas Paris –, je le suis plus encore. » Et, moi, je la comprends très bien. Nombreux sont ceux qui m’ont demandé si je me trouvais encore à Paris ces derniers jours. Ceux qui savaient que j’étais rentré depuis peu m’ont dit que j’avais eu de la chance. Moi, au contraire, j’ai ressenti un profond embarras de ne pas être là, avec mes amis parisiens, pour partager leur douleur, leur stupeur, leur peur, leur impuissance. Mais être parisien, c’est aussi ce hashtag #portesouvertes qui, au beau milieu des attentats, a poussé des centaines de personnes à ouvrir leurs portes à des gens inconnus et terrorisés, à leur offrir un refuge et du réconfort. Pas même une seconde ils n’ont pensé que, chez eux, ils auraient pu faire rentrer un des assaillants, comme j’ai entendu tout de suite dire ici en Italie. Du reste, à Paris, personne n’imagine d’utiliser à tort et à travers le terme d’« angélisme », de « buonismo » dans ma langue, une invention tout à fait italienne devenue le synonyme, mais de manière péjorative, de bonté, de solidarité, de respect, de tolérance. Ça n’arrive pas aux Parisiens, et ça n’arrivera même pas cette fois. Ils dépasseront aussi ce choc et continueront à vivre le sentiment profond qui les fait tous adhérer à leur propre ville. Aucun attentat ne réussira jamais à les arrêter, les Parisiens.

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